• Jeudi, à l’heure où les Strasbourgeois se pressent sur les terrasses pour profiter d’une douce soirée d’été, plusieurs centaines de personnes choisissent de soutenir les derniers rayons du soleil, en restant immobiles, debout, au milieu de la place Kléber. Leurs regards convergent vers la statue du général, où se succèdent des prises de parole de membres du collectif Anti-pass 67. Une association de citoyens opposés au pass sanitaire constituée au lendemain de l’annonce de son extension.

    Ils se sont déplacés avec le sentiment de lutter pour « la liberté » : la liberté de se soigner, la liberté de se déplacer… Ce n’est pas toujours très clair dans leurs discours, mais s’ils sont présents ce soir là, c’est à cause de leurs tripes. Un sentiment d’intestins noués qui a commencé lors de l’allocution d’Emmanuel Macron, le 12 juillet, lorsque le président de la République a annoncé qu’un pass sanitaire serait obligatoire pour se rendre aux événements publics.

    Contre les dispositifs de contrôle de masseJismy, 27 ans, pilier du collectif et qui se présente comme « ancien professeur de philosophie », se souvient très bien de cette soirée :

    « J’étais avec mon compagnon, je suis resté bouche bée lorsque j’ai entendu le président annoncer l’instauration du pass sanitaire et les mesures qui allaient avec. On s’est regardés et on s’est dit qu’on ne pouvait pas le laisser faire, nous ne pouvons pas vivre dans une société où chaque citoyen peut être le flic d’un autre. Il n’en est pas question. »

    Indigné, Jismy se rend à la première manifestation contre le pass sanitaire, celle du samedi 17 juillet, qui suit le discours présidentiel et rassemble plus de 4 000 personnes à Strasbourg :

    « Je ne suis pas très militant d’habitude mais j’ai étudié trop d’auteurs, Tocqueville, Foucault par exemple, qui nous ont mis en garde contre les dispositifs de contrôle des masses. Parce que c’est exactement ce dont il s’agit avec ce pass : on utilise des impératifs sanitaires, présentés comme incontestables, pour imposer un contrôle politique de la population, c’est une intrusion de l’Etat dans la vie privée. Si on laisse faire, on ne pourra plus s’en débarrasser. »

    Vacances annulées pour sauver les libertésJismy a bousculé ses vacances pour cette mobilisation. Avec son compagnon, leur quotidien désormais consiste à déclarer des manifestations à la préfecture (la prochaine est samedi 31 juillet), communiquer sur les réseaux sociaux et répondre aux personnes qui se posent des questions sur le pass sanitaire, etc. Jismy est très clair, ce collectif n’est pas opposé à la vaccination et n’est pas complotiste :

    « On sait bien que notre discours n’est pas audible, parce que tout est fait pour qu’aucun discours ne soit audible, avec même des membres du gouvernement et des experts qui se contredisent… Plus personne ne sait qui écouter, qui croire… Donc on travaille au sein du collectif pour expliquer, clarifier et détailler ce à quoi nous sommes collectivement confrontés et pourquoi nous y sommes opposés. »

    « La vraie liberté, c’est l’autonomie »Isabelle, une autre enseignante qui s’est très impliquée dans le mouvement des Gilets jaunes, vient justement distribuer un tract, reprenant ces arguments et demandant le retrait du pass sanitaire, ainsi qu’une « société où nous serions libres de décider de ce qui nous concerne. » « Platon, rappelle Jismy, a démontré que la vraie liberté, c’était l’autonomie. Le pass sanitaire, c’est l’inverse ! »

    Delphine, également enseignante de philo à Sélestat, 48 ans, renchérit :

    « Quand j’ai entendu Emmanuel Macron instaurer le pass sanitaire, j’étais atterrée, en larmes, toute seule devant ma télé. Heureusement qu’il y a ce mouvement de résistance, sinon la déprime aurait pris le dessus. Cette société du contrôle permanent, comment peut-on accepter ça ? Un passeport pour accéder à certains lieux, est-ce qu’on aurait cru possible un tel discours il y a seulement deux ans ? »

    La gravité de l’épidémie questionnéeL’impératif sanitaire, Jismy et Delphine l’évacuent assez vite. Bien qu’ils reconnaissent l’existence de l’épidémie, Jismy interprète ses conséquences surtout par la faillite d’un système de santé sous-financé tandis que Delphine considère qu’il y a trop peu de morts pour justifier de telles mesures de contrôle et de filtrage.

    Alors qu’un membre du collectif s’égosille au micro en proclamant « nous ne sommes pas des irresponsables », la petite foule se surprend à se laisser entraîner dans des slogans variés, comme « liberté, liberté » ou à huer les mesures de séparation des élèves, prévues pour la rentrée des classes. Hervé, ancien syndicaliste, chauffe la place Kléber sur les conséquences sociales du pass sanitaire, dont il estime qu’il deviendra une sorte de « permis de travailler.

    Après un poème déclamé par Sarah, une personne prend le micro pour relayer des propos de Silvano Trotta. La star complotiste est connue pour raconter n’importe quoi sur sa plate-forme vidéo. Même YouTube, pourtant pas avare de complots, l’a viré. Anti-pass 67 assure garder ses distances avec le complotisme mais l’orateur n’est pas écarté du podium. En s’adressant à la foule, il assure qu’on « ne compte pas les morts, parce qu’il n’y en a pas », mais qu’on compte les cas, pour maintenir l’illusion d’une épidémie.

    « On se fout de notre gueule »Succès dans l’audience et notamment chez Valérie, 56 ans, venue de Plaine à l’extrémité du département, avec son mari spécialement pour participer à ce rassemblement. Agent administratif hospitalier, elle assène que « les médias en font trop » sur la covid-19 avant d’avouer que de toutes façons, elle ne suit aucun média. Pour s’informer, elle fait plutôt confiance à son cercle de proches :

    « Instinctivement, je sens qu’on se fout de notre gueule. Avant on soignait avec des antibiotiques, maintenant, il ne faut plus d’antibiotiques. On a des défenses immunitaires, je crois plus en mon corps que dans le vaccin. On veut nous l’imposer par la peur, pourquoi ça ? Pourquoi est-ce si urgent et pourquoi faut-il signer une dispense de responsabilité aux firmes qui ont produit les vaccins ? »

    Complètement perdue, comme tout le monde dans cette crise sanitaire, Nathalie se raccroche à son expérience immédiate :

    « Ma mère, 80 ans, a eu le covid alors qu’elle était vaccinée. Elle a appelé l’hôpital qui lui a dit de prendre un doliprane et que ça allait passer. J’ai insisté pour qu’un médecin aille la voir, ce qu’il a fini par faire. Elle n’a pas été hospitalisée mais au moins, nous avons un bilan exact de son état de santé au moment où elle est tombée malade. »

    Difficile de savoir si elle s’est rendue compte que le vaccin a probablement sauvé la vie de sa mère et qu’un doliprane lui aurait effectivement suffi, dans ce monde où les errements et les agendas politiques du gouvernement ont rendu les Français suspicieux, et où les infectiologues sont moins écoutés que les ufologues. Il faudra peut-être plus que quelques prises de paroles place Kléber pour débattre sereinement des atteintes aux libertés publiques. Une troisième manifestation est prévue samedi.

     

     

     

     

     

     


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