• La journée avait plutôt bien commencé, un billet de 50 euros orphelin souhaitait que je devienne son tuteur légal. Le pauvre, il était perdu sur le trottoir, plié en quatre, probablement au bout du rouleau. Je lui ai fait une place dans ma poche, bien au chaud avec quelques-unes de ses copines en métal jaune et blanc. Quand on peut être charitable...
    Après cette découverte, ma démarche est devenue plus légère, je me suis même surpris à siffloter, la vie n'était donc pas qu'une tartine de merde. Il pouvait y avoir des rayons de soleil surgissant à l'improviste capables d'apporter autant de plaisir qu'une pâtisserie marocaine gorgée de miel. Je me dirigeais alors d'un pas conquérant vers la Brasserie des deux ânes, fermement décidé à confier mon nouvel ami à un spécialiste de la bière pression. Il retrouverait des potes à lui, plus facilement que dans ma poche, c'est sûr, il serait bien. Je me disais aussi que je n'étais pas forcément le copain idéal pour lui, notre histoire ne pouvait pas durer bien longtemps. Tout en cherchant un alibi correct pour mettre fin à notre liaison, une idée m'effleura l'esprit. Une de ces questions perverses capables de te ronger le cerveau. Le genre d'illumination dont tu te passerais volontiers. J'avais déjà le goût de la bière dans la bouche quand cette putain d'idée est arrivée : « Pourquoi ne pas réfléchir un peu avant de claquer ce blé au bistrot » ? me murmurait une petite voix. Vous voyez, le genre d'idée bien vicieuse, celle qui annonce un combat dans ton esprit entre le diablotin rouge à queue fourchue et le branleur en blanc coiffé d'une auréole. Ce n'est pas la première fois que ces deux glands allaient me mettre la misère dans le cerveau. D'habitude, le mec en rouge gagne à la fin, l'autre con d'emplumé repart en maugréant et je ne le revois plus pendant quelque temps. Il doit aller se cacher pour faire la gueule et c'est pas moi qui vais le rechercher, son côté « Monsieur Propre » me fatigue, avec lui on peut jamais s'amuser. Cependant, je me rappelais encore très bien leur dernière prise de bec, le guignol cramoisi avait laminé l'angelot, c'en était suivi une nuit de débauche que j'aurais mieux fait d'éviter. J'étais rentré à la maison saoul comme un cochon, ma p'tite Lily, ma princesse, avait moyennement apprécié. Je la comprends, en plus d'arriver ivre mort, je m'étais comporté comme le dernier des cons. Généralement, l'un ne va pas sans l'autre... Depuis, avec Lily c'était tendu et je sentais bien que notre belle histoire d'amour avait du plomb dans l'aile.
    Donc, je me retrouve à réfléchir devant la brasserie, et là : coup de théâtre ! Sans prévenir, l'angelot balance un coup dans les burnes de Méphistophélès. Putain ! Le con ! J'aurais jamais cru qu'il en était capable, un vrai tour de pute, bien sournois. Le diablotin s'est barré en gémissant et en s'appuyant sur sa fourche. Jeux set et match ! Le séraphin, content d'avoir enfin gagné m'a envoyé une illumination : j'irai acheter deux bouteilles de gaz pour faire plaisir à ma p'tite Lily !
    Holà ! Holà ! Calme-toi ! Je t'entends déjà : « Achète-lui plutôt des fleurs, connard ! » Attends, je vais t'expliquer : dans tous les couples, il y a des sujets tabous, des motifs de dispute qui reviennent sur le tapis régulièrement, des sujets parfaits pour « mettre le feu aux poudres ». Tu les connais ces discussions anodines qui finissent mal et servent de prélude à trois nuits tournées vers l'extérieur du lit. Trois jours sans se toucher. Trois jours aussi à échanger des mots isolés à la place des phrases habituelles. Trois jours sans sourires. Trois belles journées de merde. Chez nous, le gaz est un véritable déclencheur d'embrouille. Laisse-moi te raconter : comme t'as sûrement déjà remarqué, la bouteille de gaz finit de se vider totalement quand tu fais la tambouille et t'as pas toujours un vendeur qui attend en bas de chez toi que tu tombes en panne. Cette conne elle pourrait prévenir avant d'être à sec, comme la jauge de la bagnole par exemple. Non, elle préfère se la jouer perso et au moment où tu vas mettre ton steak dans la poêle, la flamme bleue vacille quelques instants puis diminue rapidement avant de disparaître. Ma p'tite Lily, elle avait un plan B pour pas se laisser emmerder par ces bonbonnes à la con, elle avait opté depuis longtemps pour des petits formats au lieu de ces vieilles merdes grises qui pèsent une tonne chacune. Elle superposait deux petites bouteilles de gaz et branchait le détendeur de l'une à l'autre en deux temps, trois mouvements, une vraie spécialiste. Le beurre dans la poêle avait même pas le temps d'arrêter de grésiller. Quand je suis rentré dans la vie de Lily, l'histoire du gaz, ça me gonflait, je voyais pas pourquoi on irait se mettre la rate au court bouillon pour essayer d'être rationnel sur un sujet aussi futile. Je suis philosophe, quand y a plus de gaz, on fait livrer une pizza et basta ! Dans l'évangile selon Lily, lorsqu'une des deux bouteilles était vide, il fallait en racheter une autre le plus tôt possible et ainsi ne jamais être en panne sèche. C'est sournois cette méthode, au début tu te dis qu'il y a pas le feu, après tu oublies et quand y a plus un gramme de gaz dans les deux bonbonnes t'es dans la merde. En plus, ça fait un an que j'bosse pas, Lily elle m'avait déjà dit : « putain Michel, t'as que ça à foutre ! » C'était pas faux : j'étais au chômedu et j'assurais pas une cacahuète. Le petit angelot venait de me rappeler que la bouteille en service avait rendu l'âme ce matin même et que sa sœur jumelle, encore plus vide que la bibliothèque de Nabilla, attendait depuis un bon mois que je me sorte un doigt du cul.
    J'ai tourné les talons illico et je suis retourné à l'appart. J'allais lui montrer à « Madame organisation parfaite » de quoi j'étais capable ! Auparavant, j'allais devoir enfreindre une règle, il me fallait emprunter la Twingo de ma gazelle. Elle était plus trop chaude pour me la prêter depuis que j'avais bigorné une aile un soir de cuite... Mais cette fois, c'était pour la bonne cause, elle pourrait rien dire. J'ai balancé les deux bouteilles vides dans le coffre avant de faire ronfler le moteur en direction de la station-service la plus proche. Comme avec Miroslav qui me fourguait une barrette de shit de temps en temps, la transaction chez Monsieur Total était codifiée, d'abord tu payes et ensuite t'as la came. La seule différence, c'est que tu regardes pas sans cesse derrière toi, c'est plus serein. Sitôt les deux bonbonnes pleines rangées dans la Twingo, j'étais fier comme le jour où j'ai conduit ma première bagnole. En estimant les pièces restantes dans ma poche, au poids et au bruit, je me suis dit qu'il me restait de quoi me payer au moins deux pressions. Je sentais déjà le verre glacé entre mes doigts et j'imaginais le moment de bonheur quand mes lèvres allaient rentrer en contact avec la mousse ! Avant même d'arriver au bistrot j'étais sur un petit nuage. C'était une putain de bonne journée et je voyais déjà les étoiles dans les yeux de ma p'tite Lily quand elle verrait comment j'avais assuré.
    En m'arrêtant au feu devant « La brasserie des deux ânes », j'ai tout de suite remarqué la Mercédès AMG du gros Gabriel garée juste à ma droite, je pouvais pas me tromper, la peinture noire mate, les jantes de folie, les pneus taille basse, y'en avait pas deux pareilles dans le quartier. J'allais devoir choisir un autre rade, je me rappelais trop bien que je lui devais encore 500 boules et j'avais pas du tout envie de me retrouver en face de lui pour expliquer que j'étais un peu « short » en ce moment. Le gros Gabriel, il a le caractère d'un Pitbull enragé et il est assez fort pour te démolir à coup de poing si tu t'embrouilles avec lui.
    Avant que le feu ne passe au vert, un nuage est passé devant le soleil et un courant d'air a traversé la Twingo. Quand j'ai voulu remonter les vitres en appuyant sur la commande électrique, un claquement sec a retenti dans l'habitacle, le moteur s'est arrêté et plusieurs voyants se sont allumés. J'ai coupé puis remis le contact sans effet, tous les indicateurs clignotaient maintenant. Une odeur de brûlé a envahi l'habitacle : Pas la caisse de Lily ! Putain de bordel de merde ! NON ! Pas maintenant ! Forcément, cet enculé de feu tricolore venait de repasser au vert et un gros con derrière moi était déjà debout sur son klaxon. Pour couronner le tout une fumée noire s'échappait de devant le pare-brise. J'ai actionné le levier d'ouverture du capot avant de sortir constater l'ampleur des dégâts. En levant la plaque de tôle, il était clair que la baraka m'avait lâché et que je venais de prendre la plus mauvaise des décisions. Des flammes d'un mètre de haut m'ont fait reculer. La caisse s'est rapidement embrasée et quand j'ai pensé aux pompiers, je me suis rappelé que mon portable était resté sur le tableau de bord au milieu des flammes. J'ai encore reculé d'une case sur le chemin vers la béatitude. Un mec en terrasse du rade avait eu la présence d'esprit de faire le 18 et de me tendre son téléphone. J'allais malheureusement encore choisir la mauvaise option. Complètement paniqué j'ai balbutié tant bien que mal l'adresse de la brasserie tout en me rappelant le chargement dans mon coffre... Ce n'était pas le moment idéal pour mentionner les bouteilles de gaz... Je ne pensais pas que la tentative d'attentat aux abords de Notre-Dame était encore aussi présente dans les esprits. En bon professionnel, le pompier au bout du fil a réagi au quart de tour. J'ai raccroché horrifié après l'avoir entendu prononcer les mots « possibilité d'attentat ». Quand le client du bar a récupéré son téléphone, les premières sirènes étaient déjà audibles et je constatai que les couches de merde s'empilaient au-dessus de ma tête.
    Dans ma situation, j'étais bien incapable de contester la « Loi de Murphy », les événements qui s'enchaînaient ne pouvaient que renforcer sa pertinence. Le gros Raphaël arrivait en face de moi, je pouvais presque voir dans ses yeux les reflets des flammes qui léchaient sa Mercedes. Une voiture de police venait de faire hurler ses pneus en pilant à quelques mètres derrière moi, et sur ma droite, les soldats du feu s'éjectaient d'un camion sous les éclats des gyrophares et couraient vers ma Twingo. Je cédais une fois encore à la panique et je hurlais à tout le monde de se reculer, car les deux bonbonnes de gaz allaient exploser. Le gros Raphaël semblait n'en avoir rien à foutre, il me sauta dessus en hurlant et commença méthodiquement la destruction de ma belle gueule. L'hystérie s'était emparée du quartier, des passants fuyaient en hurlant à l'attentat, les pompiers essayaient d'établir un périmètre de sécurité pendant que les flics tentaient d'empêcher Raphaël de me tuer. Les gamins du quartier regroupés à bonne distance criaient « Allah akbar » et les badauds avaient tous basculé leur portable en mode vidéo. Une vraie scène d'apocalypse : mélange de fumée noire et grasse, de sirènes hurlantes et de quidams affolés, un bonheur pour le 20 H 00 de TF1. Époque de merde...
    Quand la première bouteille de gaz a explosé, il y a eu un court instant de calme, et l'avalanche de coups que je recevais s'est interrompue quelques secondes. La Twingo de Lily ressemblait à un barbecue géant, la Mercos avait elle aussi perdu de sa superbe, elle gisait sur le côté au milieu des flammes. Les flics ont heureusement été les plus rapides à reprendre leurs esprits et ils ont pu maîtriser le gros Raphaël avant qu'il ne termine son projet de démolition de ma personne. La deuxième charge de gaz a fait ce qu'on attendait d'elle dans de telles circonstances, elle a déversé sa fureur destructrice en projetant des débris de tôle aux quatre coins du carrefour. Alors j'ai su que je venais de toucher le fond...
    La sensation de malaise qui précède un évanouissement est généralement une expérience désagréable, je l'ai pourtant accueillie comme une délivrance. Je crois même que j'ai souhaité ne plus jamais me réveiller...
    J'ai repris mes esprits avec une chanson de Souchon (allez savoir pourquoi.) qui tournait dans ma tête : c'était « La ballade de Jim »
    « Jimmy s'éveille dans l'air idéal
    Le paradis clair d'une chambre d'hôpital
    L'infirmière est un ange et ses yeux sont verts
    Comme elle lui sourit, attention, Jimmy veut lui plaire... »
    Je ne savais plus qui j'étais ni où j'étais. J'étais bien, pas de passé, pas d'avenir. C'était peut-être un rêve ? Est-ce que j'étais devenu un fantôme ? La forme blanche penchée sur moi sentait bon et parlait doucement : un ange ? Je voulais absolument savourer cette image, alors j'ai fermé les yeux un instant. Quand je les ai de nouveau ouverts, un mec en bleu avec une haleine de coyote avait remplacé la dame blanche. Il répétait en boucle « Vous m'entendez, Monsieur Papreck ? ». La sensation désagréable de ses postillons sur mon visage a sonné le retour à la réalité. Monsieur Papreck c'était bien moi, Michel Papreck, né le 26 novembre 1988, je ne pouvais pas le nier, en me concentrant, j'ai fini par admettre à contrecœur que je l'entendais bien.
    J'avais mal partout, de la peine à respirer et juste envie de dormir mille ans, mais le mec en bleu n'arrêtait pas de me bombarder de questions. De temps en temps, au milieu de ses phrases, des mots explosaient comme des grenades : Attentat... Juge d'instruction... Prison... Préméditation... Complices... Tous synonymes de : « Je suis dans la merde » !
    Il a fallu deux jours aux keufs pour admettre que je ne passais pas mes vacances en Syrie, que je n'étais pas le neveu de Ben Laden et que ma connaissance des explosifs se limitait aux pétards du 14 juillet. Deux jours sans visite, sans téléphone. Je n'avais qu'une seule envie pendant tout ce temps, c'était revoir ma p'tite Lily. Tout s'effondrait autour de moi et je la voyais comme le dernier refuge possible.
    Après avoir marmonné quelques excuses du bout des lèvres, deux poulets m'ont déposé devant notre immeuble. Je me suis approché d'un rétroviseur pour un dernier état des lieux, le résultat n'était pas fameux, il allait falloir beaucoup de jours et de pommade cicatrisante avant que je puisse de nouveau ressembler à la photo sur ma carte d'identité. Mon nez, ma lèvre et ma pommette étaient parcourus par les poils durs et noirs des points de suture. Les hématomes autour de mes orbites me donnaient un regard de fou. Le tee-shirt trop petit que les flics m'avaient donné pour remplacer le mien couvert de sang, arborait en lettre rouge : « Mutuelles du Mans ». J'avais connu des jours meilleurs...
    Arrivé devant la porte de l'appartement, je suis resté un long moment à réfléchir. Finalement, j'ai décidé de ne pas utiliser mes clés, je ne voulais pas rentrer une fois de plus comme si de rien n'était. Après une longue inspiration, j'ai enfin appuyé sur le bouton de la sonnette.
    J'en menais pas large, les scénarios que j'avais élaborés dans ma tête depuis le matin ne comprenaient pas de version « happy-end » avec long baiser sur fond de soleil couchant... Les secondes ont décidé de jouer avec mes nerfs en ne respectant pas le rythme habituel, ces salopes étaient sûrement complices, qu'elles aillent se faire foutre ! Je restais tétanisé devant cette porte, les sens en éveil, guettant le moindre bruit. Une tornade se formait dans mon cerveau, les pensées, les résolutions et les souvenirs se mélangeaient, tournant de plus en plus vite en s'élevant avant d'être éparpillés avec violence.
    Le bruit du verrou a fait cesser la tempête. Le grincement caractéristique de la poignée, que j'avais mille fois promis de graisser, m'a rappelé qu'il ne me restait plus de jokers depuis longtemps. La porte s'est ouverte. Ma Lily se tenait devant moi, sans rien dire, belle comme une évidence. En temps normal, j'aurais débité ma litanie de bobards, d'excuses à la con, je ne sais pas si c'était dû à l'effet des marrons du gros Gabriel qui m'avait bousculé les neurones, mais j'ai compris immédiatement que je devais fermer ma gueule. On est restés une éternité comme ça, les yeux dans les yeux. Je ne voyais pas de colère dans son regard, j'avais l'impression qu'elle me jaugeait, qu'il fallait qu'elle collecte des infos avant de dire quoi que ce soit, alors je lui ai « ouvert la porte », j'ai senti les cloisons que j'avais érigées depuis des années s'effondrer. Je l'ai laissée pour la première fois « pénétrer en moi », sans arrière-pensées, sans calcul ni supercheries. En franchissant la barrière de mes yeux, elle accédait à des endroits que j'avais toujours cachés. Je l'ai laissée faire, à sa guise, à son rythme. Jamais je ne m'étais senti aussi proche d'elle, complètement nu, sans mes déguisements, sans mes armures, plus de postures, plus d'excuses : un enfant se faisant gronder, attendant stoïque sa punition. Pendant ces quelques instants qui m'ont paru tout autant d'éternités, les émotions défilaient sur son visage, l'inquiétude, l'étonnement, la surprise.
    Droit comme un i, les bras le long du corps, j'appréhendais la sentence, impatient de savoir si j'allais passer le reste de ma vie avec moi-même ou si ma p'tite Lily allait m'aider à virer le branleur qui squattait mon mètre quatre-vingts. Je me sentais prêt à tout accepter, une certitude venait de prendre racine en moi, j'avais envie de balancer le tas de merde que j'étais devenu et de m'essayer aux joies de la maturité.
    La dernière émotion sur le visage de ma princesse ressemblait à de l'espoir. Un sourire « Mona Lisa » a effleuré ses lèvres, énigmatique et bienveillant. Les millions de questions que je devinais dans son regard ont été balayés par ce sourire. Elle m'a tendu la main et m'a laissé rentrer.
    J'avançais comme un zombie, je me suis écroulé sur le canapé plutôt que je ne me suis assis. Mon squelette venait de rendre les armes, mes muscles aussi, je n'étais plus qu'un tas de chairs flasques. Lily a placé doucement son bras sur mon épaule, tendrement elle a fait basculer ma tête sur ses genoux, la chaleur de sa main dans mes cheveux a ouvert des vannes que j'avais toujours maintenues fermées. L'émotion est montée soudainement, du fond de mon ventre, comme un vomi un lendemain de cuite, par surprise, incontrôlable. J'ai pleuré comme jamais auparavant je n'avais pleuré, j'ai pleuré encore plus fort que le jour du décès de ma mère. J'ai pleuré le corps secoué de spasmes, ils arrivaient par vagues successives, détruisant un à un mes derniers remparts. Quand je croyais mon corps enfin débarrassé des vestiges de mon passé peu glorieux, les larmes revenaient encore plus fortes, elles coulaient sur mes joues, se mélangeant à ma morve pour dissoudre à jamais cette carapace derrière laquelle je me cachais. J'ai essayé de parler, d'expliquer, de promettre : peine perdue, les fragments de mots venaient se fracasser contre mes dents pour finir en bouillie incompréhensible.
    Pendant tout ce temps, ma p'tite Lily ne me quittait pas des yeux, elle veillait sur moi, comme depuis toujours, mais maintenant elle savait vraiment qui j'étais. Le premier souvenir de ma nouvelle vie aurait à jamais la douceur de ses lèvres sur mon front.


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  • Ma mère qui a toujours été attachée à l'ordre croit que j'ai véritablement décidé d'être flic vers neuf ans, comme ça, une après-midi alors que nous regardions la télévision tous les deux.
    La police était débordée par une manifestation d'agriculteurs. En direct, elle a vu deux policiers tomber à terre, encerclés par une vingtaine de paysans et trois tracteurs. Ils les avaient isolés, maintenus au sol, désarmés, puis avaient vidé un godet de purin sur eux en gueulant qu'ils ne se laisseraient pas faire. Ma mère qui était pourtant petite-fille de paysan et comprenait pourtant leur combat, en avait été traumatisée, avait éteint la télé puis continué à fixer l'écran noir en disant que c'était trop et qu'il fallait « aider les poulets ».
    Sur le moment, je n'ai pas saisi le terme, j'ai cru qu'il s'agissait de nourrir des volailles, celles des voisins peut-être, qui lui confiaient parfois cette mission. Mais cette scène l'avait suffisamment marquée pour qu'elle l'évoque en détail, avec les mêmes termes et à plusieurs reprises.
    Il fallait absolument aider les poulets.

    Elle m'expliquait que sans eux « ça allait mal se terminer ». Ma mère parlait toujours en utilisant des expressions toutes faites, et pour moi, cela s'était déjà mal terminé puisque j'avais fini la journée sans écran, seul dans ma chambre à relire de vieilles bandes dessinées déchirées. Elle ne savait pas comment, mais il fallait « aider les poulets », et quand j'ai compris qu'il s'agissait de ces policiers que nous avions vu se faire ensevelir et « traiter comme de la merde » j'ai pris peur et imaginé qu'elle allait s'engager dans la police, que j'allais la voir elle aussi poursuivre des manifestants et leur bloquer les bras dans le dos pour leur passer les menottes, un geste qui me fascinait et m'effrayait à la fois. Ma mère était très grosse, elle ne pourrait pas courir et cela m'inquiétait, car on constatait bien à l'image que tout le monde courait dans tous les sens, sauf certains qui étaient à cheval, mais il est certain qu'on la respectait quand elle parlait, alors oui, elle pouvait vraiment « aider les poulets à ramener la paix », et elle ajoutait « ils en sont les gardiens ». Moi qui étais fan de foot et du FC Nantes en particulier, je ne comprenais pas vraiment le rapport, mais je trouvais que gardien, c'était une place qui lui convenait bien mieux qu'ailier ou avant-centre, on y courait beaucoup moins.

    Je me suis souvent interrogé sur cet attachement à l'ordre et cette fascination pour la police. J'ai fini par comprendre quelques éléments bien plus tard, le jour de la cérémonie où mon arme de service m'a été remise. Dans la voiture, ma mère a tenu à me raconter qu'avant mon père, elle avait rencontré Claude, un amour comme elle n'en avait pas eu d'autres. Je savais bien que mon père et elle n'avaient jamais été très passionnés, mais je ne connaissais pas l'existence de cet homme dans son histoire. Leur relation avait été intense, magique, et puis un jour il s'était fait agresser par deux jeunes « des gitans sans doute, mais peu importe », à qui il avait refusé de donner des cigarettes. Alors ils l'avaient poignardé. Il était mort et elle en avait voulu à la police avant de se dire qu'au contraire elle devait les aider. Elle en avait voulu aux gitans avant de se dire que ce n'étaient pas les gitans, mais deux jeunes qui se trouvaient être gitans et qu'il ne fallait pas tout confondre. « Au moins avec toi il n'y aura plus jamais d'autre Claude ». J'avais une vision plus humble de ma mission, mais je ne la contredisais pas. Elle se sentait soulagée maintenant que j'allais devenir un poulet, et comme j'avais toujours été bon en athlétisme, j'allais être un poulet qui court vite, et ça, ce n'est pas si fréquent.
    « Il n'est pas né celui qui balancera du fumier sur la tête de mon fils ». Cette phrase énigmatique prononcée dans la déclaration qu'elle avait tenu à faire devant toute la promotion avait étonné l'auditoire, mais moi j'en connaissais l'origine.

    Évidemment, ma vocation n'avait rien à voir avec ce moment de télévision partagé.
    Je crois qu'elle provenait plutôt de cette journée des métiers, au lycée. Deux poulets étaient venus nous voir pour nous parler du leur. Ils étaient grands, souriants, sportifs. Un homme et une femme. Ils faisaient des blagues avec nous. J'avais discuté un peu plus avec elle. Elle m'avait parlé du sport, de l'entraînement, de la camaraderie entre flics, de se serrer les coudes. Hésitant j'avais répondu « les ailes plutôt », elle avait éclaté de dire et ça m'avait plu. Je ne crois pas qu'il y ait eu d'autres facteurs déclenchant cette vocation.

    Il est intrigant que mon grand frère, avec qui je ne m'entendais pas très bien, et qui travaillait dans un supermarché depuis plusieurs années, ait choisi ce même jour pour nous annoncer son intention de devenir agriculteur. Bien sûr, il n'a pas fait le lien avec cet affrontement resté gravé dans les souvenirs de notre mère, et il ne comprit pas son appréhension qu'un jour nous nous retrouvions face à face. Elle ne voulait pas me voir lui tordre le bras pour lui passer les menottes en le plaquant au sol sur des pavés crottés. Ni me voir disparaître sous un torrent de purin comme ce jour-là sur le petit écran noir et blanc. Elle voulait juste que tout soit en ordre, que les paysans aient de quoi subsister, son fils en particulier, qui venait de « rencontrer la femme de sa vie » et qui allait sans doute bientôt « lui faire un petit ». Elle voulait juste que je puisse rétablir l'honneur de la police, par une action ferme et efficace qui lui permettait de vivre plus sereinement la mémoire de Claude.
    Rien d'autre.


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  • Les escaliers, vomir, les crottes de chien. Ce sont les trois choses que Bernard déteste. Mais il y a beaucoup de choses qu'il aime. Il aime jouer au train, et marcher. Il aime décorer le sapin de Noël, même si Noël, ce n'est pas souvent. Il aime aussi ramasser la balle des enfants de l'école. Tous les jours, Bernard descend à Sevreuse acheter le journal. Quand il remonte, il passe toujours devant l'école et c'est l'heure de la récréation. Les enfants jouent au foot dans la cour, et très souvent ils envoient le ballon par-dessus le grillage. Bernard ne comprend pas pourquoi on a grillagé l'école, il comprend bien pour les poules, c'est normal, sans grillage, les poules courraient partout, c'est stupide, les poules, mais les enfants ne sont pas stupides. Ils crient : la balle, s'il vous plaît, monsieur, la balle ! C'est à Bernard qu'ils s'adressent, ils le connaissent bien, cela fait des années et des années qu'il passe par ici et qu'il ramasse leur balle. Les enfants de l'école sont ses amis, c'est pourquoi Bernard ramasse toujours leur balle, même quand elle est allée un peu loin, de l'autre côté de la route, ou sur la pelouse devant les grands immeubles.
    Quand il rentre à la maison, maman lui demande toujours comment ça s'est passé, « ça », c'est le chemin jusqu'à Sevreuse, avec la grand-route à traverser, entrer dans le magasin de journaux, acheter le journal, le payer, ne pas l'oublier sur le comptoir, puis s'arrêter devant l'école, et attendre que les enfants envoient le ballon dehors, le ramasser, le renvoyer, puis revenir à la maison.
    « À l'époque, on ne diagnostiquait pas comme maintenant, explique Jocelyne à qui veut l'entendre. On m'a juste dit qu'il était anormal. C'était mon premier, qu'est-ce que j'en savais ? C'est quand j'ai eu Pascal, puis que j'ai vu qu'il était plus malin que son frère, qu'avec deux ans de moins, il savait marcher à quatre pattes, empiler des cubes, réclamer des gâteaux et aller sur le pot, alors que Bernard restait là, à ne rien faire. »
    Bernard se souvient bien. Il y a eu à la maison deux ou trois petits garçons, qui ont crié très fort, lui ont piqué ses jouets, ont porté ses anciens pantalons, puis sont partis de la maison, revenus seulement pour le goûter, puis seulement pour le soir, puis seulement pour le week-end, et finalement ont disparu. À leur place, des familles viennent quelquefois, des hommes sympathiques qui lui tapent dans le dos et l'appellent frérot, des femmes tristes, de nouveaux enfants qui crient très fort. Ils repartent le soir, en voiture, et ils reviennent à Noël. Bernard aime beaucoup Noël.
    Il entend souvent maman dire qu'il est suivi, mais quand il se retourne, il n'y a personne. Régulièrement, Bernard va rendre visite au Docteur Salamont. Il est gentil, ils discutent un peu tous les deux, de choses et d'autres, puis brusquement la conversation s'arrête, et le Docteur se tourne vers maman et dit : on va continuer le traitement. C'est toujours un peu frustrant que la conversation s'arrête, Bernard aime bien discuter de choses et d'autres avec le Docteur Salamont.
    « Qu'est-ce qu'il va devenir quand je ne serai plus là ? » demande Jocelyne à ses fils, gênés, qui marmonnent : « Ne t'inquiète pas, Maman, on trouvera une solution. »
    Jocelyn avait entendu dire, il y a très longtemps, que ces enfants-là ne vivaient pas très vieux. Elle s'en veut sincèrement de l'espoir qu'elle avait ressenti alors. C'est son fils, et elle l'aime. Les médicaments du Docteur Salamont sont efficaces, apparemment, car Bernard a cinquante-cinq ans, et il est toujours là, il faut toujours lui dire d'aller se raser, ou d'arrêter de manger, il faut toujours aller taper à la porte des toilettes après quelques minutes, et crier : « tu as fini, maintenant, essuie-toi. »
    Pascal dit un jour : « On pourra peut-être vous placer ensemble, tous les deux. »
    Ce qui signifie que l'horrible rêve va se poursuivre. Que jusqu'au bout, même quand elle sera vieille, malade, qu'elle perdra la tête et deviendra méchante, quand on devra lui mettre des couches et la forcer à boire son verre d'eau pour avaler ses cachets, elle aura toujours son fils avec elle, elle continuera à trimballer ce fantasme morbide de l'enfant qui ne grandira jamais, qui ne partira jamais plus loin que Sevreuse, pour aller acheter le journal.
    Bernard est remonté de Sevreuse, comme d'habitude, avec le journal, et il s'est arrêté près de l'école. Le ballon a volé par-dessus le grillage, et Bernard s'est demandé pourquoi on avait grillagé l'école, on comprend bien pour les poules, mais pour les enfants ? Les enfants ne sont pas stupides comme des poules, ils crient : Monsieur, le ballon, s'il vous plaît ! Le ballon est parti loin, sur la pelouse devant les grands immeubles, et quand Bernard se penche pour le ramasser, il voit qu'il a atterri dans une crotte de chien. Les crottes de chien sont sales, il ne faut pas y toucher, Bernard ne les aime pas. Il n'aime pas non plus les escaliers, ni vomir. Le ballon est dedans et les enfants crient : s'il vous plaît, monsieur, le ballon ! Ils comptent sur Bernard, qui est leur ami depuis toutes ces années. Bernard se sent très mal.
    Il n'en parle à personne, ni à maman, ni au Docteur Salamont qui voudrait savoir pourquoi il ne veut plus aller à Sevreuse acheter le journal. Alors, comme il ne dit rien, le Docteur s'adresse à maman, et dit qu'il va falloir adapter le traitement. C'est dommage, Bernard aimait bien parler avec le Docteur Salamont, de choses et d'autres.


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  • « Parle-moi Henri, parle-moi encore. J'ai froid. Serre-moi ».
    Il la serre contre lui. Ce soir, le froid est mordant, tenace. Tel une bête aux mâchoires acérées, il ne les lâchera plus jusqu'à ce que le jour se lève, et même après. Il faut beaucoup de chaleur pour désengourdir un corps après une nuit glaciale. Et de la chaleur ici, il n'y en a pas. Et puis leurs âmes aussi sont glacées. Henri serre Claudine contre lui. Ils n'ont qu'une couverture pour deux. Demain, il faudra qu'il retourne au centre d'aides pour demander s'ils peuvent en avoir une de plus. Mais les assistants sociaux vont leur proposer de rester dormir ce que Claudine refuse. Elle préfère le froid du tunnel qui en abrite bien d'autres comme eux. Ici, tous se connaissent. Ici, tous ont rêvé un jour de fortune, de richesse. L'erreur est humaine. La leur, déshumanisante.

    Au centre, ceux du tunnel sont connus. On leur en veut à eux qui n'ont su se contenter de ce qu'ils avaient. On leur en veut d'avoir voulu plus. On ne plaint pas ceux qui ont tout perdu, on plaint ceux qui n'ont jamais rien eu. Alors parfois, des bagarres éclatent en pleine nuit, leur crachant aux visages l'ampleur de leur misère. Et ça, Claudine ne peut le supporter. La haine et la violence lui ôtent tout espoir. L'espoir du retour chez eux, dans leur belle maison du sud de la France. Claudine oublie souvent que sa maison ne lui appartient plus. Elle préfère rêver quand l'insupportable réalité lui ronge le cerveau. Elle se revoit dans le jardin, ramasser ses haricots tandis qu'Henri fait des mots croisés sous la pergola. Elle déteste le chapeau qu'il a l'habitude de porter dès que la saison estivale apparait. Comment a-t-elle pu l'ennuyer pour un chapeau ? Son Henri, si indispensable aujourd'hui à sa survie. Ses mots, ses bras sont son seul réconfort.
    Le tunnel est sale, humide. Claudine éternue souvent à cause du salpêtre sur les murs dégoulinants. Le couple à côté a la chance d'avoir une tente pour un peu d'intimité. Henri et Claudine n'ont rien d'autre que leur couverture. Tous ceux qui sont là ont eu un jour en commun une folle ambition : la richesse. Avoir plus que ce qu'ils avaient déjà. Mais ce sont des vies entières, englouties en quelques mois dans les machines à sous. Tous étaient venus faire fortune à Las Vegas. Certains n'avaient pas grand-chose, mais un peu plus que le rien d'aujourd'hui. D'autres comme Henri et Claudine avaient beaucoup avant cette idée. Saugrenue.
    C'était une époque où le soleil du sud ne les contentait plus. Leur vie n'était plus rose. La maison manquait de rires d'enfants. Claudine et Henri travaillaient beaucoup et profitaient peu de l'argent qu'ils gagnaient. Alors un jour, Henri avait vu une émission montrant d'heureux gagnants partis faire fortune à Las Vegas.
    « Pourquoi pas nous ? » avait-il pensé
    Il était rentré le soir et avait proposé à Claudine de changer de vie en allant tenter leur chance comme tant d'autres.
    « C'est la vie ça non ? La vraie ! Prendre des risques... » avait-il argumenté même après que Claudine ait fermement refusé.
    Ils en parlèrent souvent les jours durant.
    « Tu imagines un peu ma Claudine ce que pourrait être notre vie là-bas ? On vend tout, on double notre capital au jeu, et on achète le ranch de nos rêves. On ne pourra jamais le faire si on reste ici ! Je te promets ma Claudine que nous serons prudents ».
    Elle avait été surprise, puis inquiète de l'engouement d'Henri. D'abord, elle avait pris ça pour des paroles en l'air. Tout semblait leur réussir. Elle n'aurait jamais pensé que quelque chose manquait à Henri. Mais depuis qu'il avait eu cette idée, elle le trouvait plus heureux, plus enjoué. Le matin, elle l'avait même entendu siffler en préparant leur petit-déjeuner. Et hier soir, elle avait remarqué une petite lueur dans son regard, depuis longtemps disparue.
    Alors, malgré son refus, l'idée n'avait cessé de trotter dans la tête de Claudine. N'étaient-ils pas partis de rien lorsqu'ils s'étaient connus des années auparavant ?
    Et puis, depuis cette idée, les lacunes de leur vie lui avaient sauté aux yeux. Une vie qui ronronnait. Beaucoup trop.
    « Qu'est-ce qu'on risque ? » lui avait demandé un soir Henri, tandis que tous deux sirotaient un Mojito sur leur terrasse face à la mer. Elle s'était tournée vers lui, et avait levé la main. Il avait fallu ce simple geste pour que le visage de son mari s'illumine.
    « Tope là ! » lui avait-elle dit. Je te suis ! »
    Tous deux s'étaient levés, avaient dansé. Ils riaient, chantaient.
    « À nous Las Vegas ! »
    Un moment de joie qu'elle n'oublierait jamais.
    « À nous la belle vie ! Je t'aime, je t'aime, je t'aime ! » lui avait susurré Henri.

    En quelques mois, tout avait été vendu, la maison de la côte, la maison de campagne, les meubles, la voiture.

    Henri et Claudine étaient arrivés à Las Vegas par un bel après-midi de printemps, impressionnés par tout ce qu'ils y voyaient. Pendant des mois, la ville les avait manipulés, avalés, broyés comme tous ceux qui s'y attardaient. Tels d'énormes tentacules, les lumières les avaient caressés, ramenaient à elles, les interpellant comme tout lambda encore hésitant. Et lorsque le soir, les gigantesques portes vitrées, comme tant de bouches menaçantes, s'ouvraient sur eux pour mieux les engloutir, c'étaient sans réfléchir qu'avides de fortune, ils s'étaient laissés faire.

    Ce soir dans ce tunnel, Claudine avait besoin de la voix chaude d'Henri pour oublier. Qu'ils n'avaient plus rien ni en France ni ici. Qu'ils n'auraient jamais leur ranch. Qu'aucun avenir ne s'offrait à eux. Que Las Vegas, ville de lumière, avait fait de leur vie un désert. Et qu'au-dessus de leurs têtes, juste au-dessus du tunnel qui leur servait d'abri, se trouvait le plus grand Casino de Las Vegas.


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    Cancer (je ne dirai pas « Cher cancer » car je n’utiliserai pas de marque de respect pour toi, qui n’en as pas pour les gens que nous aimons),

     

    Cette nuit, tu as emporté mon grand-père, après presque sept ans de lutte. Tu as plongé ma famille et ses proches dans une peine immense. Chacun·e porte son deuil à sa manière, c’est une grande première pour nous : c’est la première fois que nous perdons un être cher. Certains pleurent et d’autres non. Certains parlent et d’autres non.

     

    Mais tu sais quoi, cancer ? Nous ne sommes pas que tristes, nous sommes soulagés. Soulagés que la douleur dans laquelle toi, maladie vicieuse, tu avais entraîné l’élément central de notre famille ait enfin disparu. Les liens qui nous unissent sont plus forts que jamais, et cela, cancer, tu ne pourras jamais nous le prendre. On grandit ensemble, on rit ensemble, on pleure ensemble.

     

    Et on s’aime tous très fort.

     

    Une famille pleine d’amour

    En tant que scoute, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que fonder une famille, c’est comme monter une tente. Au début, il faut deux personnes pour tenir les piquets bien droits. Mais une fois que tous les tendeurs sont en place, elles peuvent partir tranquilles : la tente tient toujours debout. Et une tente solidement plantée résistera à toutes les tempêtes.

     

    Car aujourd’hui, j’ai vu une famille forte, unie, pleine d’amour. J’ai vu des mains se tendre, j’ai vu des bras se resserrer sur des corps agités par les sanglots, j’ai vu des baisers se poser sur des visages rougis par l’émotion, j’ai vu des doigts essuyer des larmes. Ah ça, j’en ai vu, des larmes. Sans doute plus que jamais. Mais ces larmes ne sont pas une fatalité, elles sont des perles précieuses offertes par l’amour. Si nous pleurons autant aujourd’hui, c’est parce que nous aimions mon grand-père très fort et qu’il nous aimait aussi. À nous maintenant de faire vivre cet amour et de le donner à qui en a besoin.

     

    Il reste en chacun de nous

     

    La mort ne l’emporte pas loin, il est là, bien vivant, en chacun de nous, dans chacun de nos gestes. Pour moi, il est là quand je parle espagnol, je le sens vibrer dans mon ventre quand cette belle langue résonne en moi. Il est là quand je vais me promener en forêt, il est là quand je vois une toute petite main de bébé, il est là quand je bois un cappuccino ou du vin de noix, il est là quand je mange des olives, il est là quand je vois un champ de blé, il est là quand je respire. J’ai en tête cette phrase de Victor Hugo et qui fut mon mot d’adieu pour lui :

     

    Aujourd’hui, je n’en veux pas à la mort de l’avoir libéré : c’est à toi, cancer, que j’en veux. Tu as bouffé son corps de l’intérieur jour après jour, le faisant souffrir chaque jour un peu plus. Mais son esprit a toujours été aussi vif ; mon grand-père a été, jusqu’à son dernier souffle, cette personne intelligente, drôle, émouvante. Et nous, ses enfants, ses petits-enfants, ses arrière-petits-enfants, ainsi que ses innombrables ami•e•s, nous avons tous été là, pour l’accompagner, le remercier, le féliciter. Nous admirons son courage : il a traversé des épreuves très difficiles sans jamais se plaindre, avec toujours la même gentillesse, et un amour inconditionnel pour chacun de nous.

     

    Un courage qui nous rend fiers

    Et moi, comme je le lui ai dit, je suis fière. Fière de ce que mon papy a accompli à la suite du diagnostic de la maladie. Car oui, ta présence dans son corps lui a permis de trouver le courage de renouer avec son passé, de découvrir son histoire et de faire la paix avec elle. Les sept années que tu pensais lui prendre petit à petit ont été tellement riches qu’elles ont compté double ! Je ne peux m’empêcher de me dire que sans toi, la vie de mon papy aurait été certes plus longue, mais qu’il aurait gardé sur lui le fardeau de son passé.

     

    Aujourd’hui, il est parti le cœur léger et l’âme en paix. Ça t’en bouche un coin, non ?

     

    Alors cancer, pour lui, pour toutes les personnes à qui tu enlèves la vie et pour leurs familles, va te faire foutre.

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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